Bien et Mal
Roger McGowen
Corps à corps avec un refrain incessant :« Qu’est-ce qui est bien, qu’est-ce qui est mal ? »
Ayant grandi dans le quartier de 5 th Ward, l’un des pires et l’un des plus malfamés de Houston, j’ai souvent été testé dans mes limites morales, quand je me retrouvais partagé entre faire une action juste ou une mauvaise action.
Mais quand on est pauvre et que l’on a faim, certains choix se font bien
avant que l’on se retrouve en face d’eux. Ainsi, un homme affamé volera
de la nourriture sans trop réfléchir, et un homme pauvre choisira
plus fréquemment l’argent facile, obtenu par le vol.
À de nombreuses occasions, j’ai ainsi pu observer des hommes et des femmes aux prises avec ce bon vieux dilemme du bien et du mal : « Devrais-je ou ne devrais-je pas faire ceci ou cela ? » Il est si facile d’ignorer ou d’oublier notre boussole morale quand la colère l’emporte parfois sur notre bon sens !
Souvent donc, je me suis heurté à cette question : « Que
dois-je faire ? »
Et je savais que mon choix pouvait avoir des conséquences désastreuses.
À cette époque, mes amis et moi-même, nous sautions dans
les trains qui s’arrêtaient à quelques pâtés
de maison de chez moi. De nombreuses fois, les portes des wagons restaient
ouvertes. Or, tous ces wagons contenaient parfois de la viande, de l’électronique,
ou encore des armes, tels que des revolvers ou des fusils. Et certains chefs
de bandes se demandaient pourquoi tous ces trains s’arrêtaient
dans le ghetto avec de telles armes à bord. Des riverains avaient même
le sentiment que, si toutes ces denrées étaient laissées
là, avec les portes ouvertes, alors ce n’était pas du vol
que d’en prendre le contenu.
Bien après le pillage des trains, mes amis et moi nous parcourions les
rails, émerveillés, en ramassant tout ce qui avait été jeté ou
laissé par les voleurs.
Un jour, j’étais assis sur le perron chez mon arrière-grand-mère.
Et je jouais avec quelques-uns de ces biens que nous avions ramassés.
Soudain, elle est arrivée près de moi et m’a demandé : « Avec
quoi tu joues ? »
Alors je lui ai tendu l’objet pour qu’elle l’examine : « Où as-tu
trouvé une chose pareille ? »
Et je lui ai répondu très innocemment que je l’avais ramassé le
long des voies ferrées. Bien sûr, elle était au courant
des pillages que presque tout le voisinage faisait dans les trains. Alors elle
m’a lancé de façon sévère : « Roger
McGowen, c’est du vol ! »
Évidemment, j’ai essayé de me défendre en lui disant : « Mais
je l’ai trouvé, je ne l’ai pas volé ! »
Elle m’expliqua que, puisque je ne l’avais pas acheté,
c’était du vol ! « Roger McGowen, si tu ramasses
quelque chose dont tu sais très bien qu’il a été volé et
que tu le gardes, cela fait de toi un voleur, un point c’est tout ! » « D’ailleurs,
insista-t-elle, regarde bien au fond de toi-même ! Comment étais-tu
quand tu as ramassé cet objet ? Étais-tu vraiment satisfait ? »
En y réfléchissant, j’ai répondu que je supposais
que la réponse était non.
Elle m’a alors pris par les épaules et m’a retourné pour que je sois face à elle : « Roger McGowen, au sujet du bien et du mal, il faut que tu saches qu’à cause de la misère dans laquelle nous vivons, de nombreuses fois tu seras perdu, ne sachant plus où est le juste et où est le faux. Quand tu te retrouveras devant ce genre de choix, souviens-toi que Dieu t’a donné une boussole morale que tu ne peux pas ignorer ni même oublier ! »
Alors elle pointa son doigt en direction de ma poitrine et elle ajouta : « Écoute toujours ton cœur quand tu es dans le doute, Roger McGowen ! Parce, que si ton cœur te condamne, c’est que tu es en train de te tromper. Cette petite voix que tu entends tout au fond de toi-même, c’est ta boussole qui te dit si tu es sur la bonne ou sur la mauvaise route ! Apprends à l’écouter, fais-lui confiance, elle ne te trompera jamais ! »
Je repense souvent à mon enfance et je suis stupéfait par la sagesse qui émanait de cette femme. Elle a passé sa vie dans le ghetto. Elle y a vécu et elle y est morte si tranquillement ! Elle n’était allée qu’à l’école primaire ; pourtant, elle ne s’est jamais servie de son ignorance comme excuse à l’immoralité. Encore aujourd’hui, j’entends et je continue de suivre ces mots qu’elle me disait pour me réconforter ou me gronder, mais toujours pour m’apprendre l’amour et m’aider à reconnaître les bénédictions que chaque jour nous offre.
Être en prison, c’est une chose terrible ! Une épreuve que je ne souhaite à personne ! Où l’on doit lutter presque dans un corps à corps avec ce refrain incessant : « Qu’est ce qui est bien, qu’est-ce qui est mal ? »
Chaque jour que je traverse dans cette prison depuis vingt-trois ans, j’utilise
toujours les mots de cette arrière-grand-mère : « Laisse
ton cœur être ton guide ! Et s’il te condamne, c’est
que tu fais fausse route ! » Oh certes, ce n’est pas
toujours facile ! Mais je laisse mon cœur me guider, que ce soit
avec les prisonniers ou avec les gardiens. Et j’ai découvert combien
la plupart des gens se comportent beaucoup mieux quand on les traite avec gentillesse.
Un grand nombre d’entre nous, semble-t-il, se rendent la vie encore plus
difficile en n’écoutant pas leur cœur. Ils compliquent l’existence
de leurs amis, de leurs collègues et de tous ceux qu’ils aiment.
Cette arrière-grand-mère a inspiré les fondations de mon être qui sont la source de ma force dans mes moments de faiblesse. Elle est le vent qui souffle dans ma voile, m’invitant à l’amour que j’utilise pour lutter contre la haine quotidienne à laquelle je suis confronté ici. Bien sûr, j’ai conscience aussi que tout le monde n’a pas eu la chance de recevoir de telles fondations.
Quand je suis devenu adulte, j’ai eu à faire l’expérience de mes propres échecs, de mes propres blessures, de mes propres pertes et elles furent nombreuses. Mon arrière-grand-mère n’était plus de ce monde pour m’aiguiller hors de ces tragiques et terribles événements. Cependant sa voix douce et gentille a toujours résonné à mon oreille et touché le plus profond de mon âme quand j’ai lutté pour devenir l’homme que je suis devenu. J’ai dû trouver mon propre chemin comme nous devons tous le faire quand nous devenons adultes et, au cours de ce chemin, j’ai beaucoup ri, j’ai beaucoup pleuré, j’ai eu du bon temps, et j’ai souffert. Pourtant, pour tout l’or du monde, je n’échangerais pas cette route que j’ai suivie.
Ce sont nos expériences qui nous façonnent et si nous laissons ces expériences nous rendre amers, alors nous passons à côté des leçons qu’elles étaient censées nous transmettre. Aussi, cherchez la beauté en toutes choses et ne laissez jamais à la laideur une chance de prendre racine !
Troisième chronique de Roger McGowen parue dans le journal Libération des 6 et 7 mars 2010

