Le Rayon de Lune
Auteur Un-connu
Quand il vécut ce que je vais vous dire, Mackam était un jeune homme au cœur bon, à l’esprit rêveur et à la beauté simple.Il souffrait pourtant d’une blessure secrète, d’un désir douloureux qui lui paraissait inguérissable et donnait à son visage, quand il cheminait dans ses songes, une sorte de majesté mélancolique.
Il voulait sans cesse savoir.
Savoir quoi, il n’aurait pas su dire.
Son désir était comme une soif sans nom, une soif qui n’était pas de bouche, mais de cœur. Il lui semblait que sa poitrine en était perpétuellement creusée, asséchée. Il en tombait parfois dans un désespoir inexprimable. Il fréquentait assidûment la mosquée, mais dans ses prières, ce n’était pas le savoir qu’il désirait. Il les disait pourtant tous les soirs, lisait le Coran, cherchait la paix dans sa sagesse. Il s’y décourageait souvent.
En vérité, plus que les paroles sacrées, il goûtait le silence qu’il appelait à voix basse 'le bruit du rien', à l’heure où la lune s’allume dans le ciel.
La lune, il l’aimait d’amitié forte et fidèle.
Elle lui avait appris à dépouiller la vie de ses détails
inutiles.
Quand elle apparaissait, il la contemplait comme une mère parfaite.
Sa seule présence simplifiait l’aridité et les obstacles
du monde. Ne restait alentour que la pointe de la mosquée, l’ombre
noire de la hutte, la courbe pure du chemin, rien d’autre que l’essentiel,
et cela plaisait infiniment à Mackam.
Or, une nuit de chaleur lourde, comme il revenait, le long du fleuve aux eaux
sombres et silencieuses, de l’école coranique où il avait
longtemps médité, l’envie le prit de dormir dans cette
tranquillité où son âme baignait. À la lisière
du village, il se coucha donc sous un baobab, mit son Coran sous sa nuque,
croisa ses doigts sur son ventre et écouta les menus bruits du rien,
alentour. Le ciel était magnifique. Les étoiles brillaient comme
d’innombrables espérances dans les ténèbres. Le
cœur de Mackam en fut empli d’une telle douceur que sa gorge se
noua.
Savoir la vérité du monde, soupira-t-il, savoir ! ?
Ce mot lui parut plus torturant et beau qu’il ne l’avait jamais été jusqu’à cette
nuit délicieuse.
l regarda la lune.
Alors il sentit un rayon pâle et droit comme une lance entrer en lui
par la secrète blessure de son esprit. Aussitôt, le long de ce
rayon fragile, il se mit à monter vers la lumière. Cela lui parut
facile.
Il était soudain d’une légèreté merveilleuse.
Une avidité jubilante l‘envahit. La pesanteur du monde, les chagrins
de la terre lui parurent bientôt comme de vieux vêtements délaissés.
Il se dit qu’il allait enfin atteindre cette science qu’il ne pourrait
peut-être jamais apprendre à personne, mais qui l’apaiserait
pour toujours.
Il bondit plus haut. Les étoiles disparurent alentour de la lune ronde.
Il se retint de respirer pour ne point rompre le fil qui le tenait à l’infini
céleste. Il s’éleva encore, parvint au seuil d’un
vide immense et lumineux.
C’est alors qu’il entendit un cri d’enfant lointain, menu,
pitoyable.
Un bref instant, il l’écouta. Quelque chose en lui remua, un chagrin
oublié peut-être, un lambeau de peine terrestre emporté dans
le ciel.
Mackam se sentit descendre, imperceptiblement. Le cri se fit gémissant
dans la nuit. Il s’émut, s’inquiéta. Pourquoi ne
donne-t-on pas d’amour à cet enfant se dit-il, et il eut tout à coup
envie de pleurer. Il se tourna sur le côté. Il était à nouveau
dans son corps, sous l’arbre.
Et dans son corps, les yeux mi-clos à la lumière des étoiles
revenues, il vit la cour d’une case, et dans cette cour un nourrisson
couché qui sanglotait, les bras tendus à une mère absente.
Mackam se dressa sur le coude, le cœur battant, la bouche ouverte. Il
n’y avait pas d’habitation à cet endroit du village. Il
murmura :
- Qui est cet enfant
- C’est toi-même, répondit une voix fluette, au-dessus de
sa tête.
Il leva le front, tendit le cou et vit un oiseau noir perché sur une
branche basse du baobab. Il lui demanda :
- Si c’est moi, pourquoi ai-je crié ?
- Parce que la seule puissance de ton esprit ne pouvait suffire à atteindre
la vraie connaissance, lui dit l’oiseau. Il y fallait aussi ton cœur,
ta chair, tes souffrances, tes joies. L’enfant qui vit en toi t’a
sauvé, Mackam. S’il ne t’avait pas rappelé, tu serais
entré dans l’éternité sans espérance, la
pire mort : celle où rien ne germe. Brûle-toi à tous
les feux, autant ceux du soleil que ceux de la douleur et de l’amour.
C’est ainsi que l’on entre dans le vrai savoir.
L’oiseau s’envola.
Mackam se leva et s’en fut lentement pas les ruelles de son village.
De-ci, de-là, devant des portes obscures, brillaient des lumières.
Près du puits, l’âne gris dormait, environné d’insectes.
Sous l’arbre de la place, une chèvre livrait son flanc à ses
petits. Au loin, un chien hurlait à la lune.
Pour la première fois, elle parut à Mackam comme une sœur
exilée et il se sentit pris de pitié pour elle qui ne connaîtrait
jamais le goût du lait et la chaleur d’un lit auprès d’un être
aimé.

