Le Vieux Kébélé
Chrystia Sylf
Je veille dans la nuit des hauts alpages et mes brebis innombrables brillent de blancheur dans le noir ainsi que des étoiles.Je m’appelle le vieux Kébélé, le Judicieux Ami.
Je suis un vieillard verdoyant et, à vrai dire, je n’ai point d’âge. Je participe de la nature de l’arbre… comme le chêne, apparence de noueuse écorce chargée d’ans au dehors, et claire sève de printemps au dedans. tel je suis sans jamais varier.
On m’a souvent vu sur la montagne : je regarde avec tendresse
l’obscure vallée. On m’a souvent vu sur la route :
mon voyage croise le vôtre. Tout en allant, car je vais toujours, je
redresse la plante courbée par le vent, j’ouvre la coquille parfois
trop dure à l’oiseau qui vient de naître, je pousse vers
la terre la graine de hasard tombée sur le roc, je rends à l’adoucissement
de la rivière le caillou de douleur qui a trop longtemps roulé et
brûlé au soleil.
Près du carrefour, là où même la poussière
hésite en tournoyant, je souris en montrant un chemin de traverse, pour
les enfants, pour les gitans ces fils du vent, pour les abeilles, pour tous
ceux-là qui ne font pas résistance.
Il m’est accordé de rectifier.
Les cueilleuses de simples, les suiveurs de soleil, les nomades lunaires, les assoiffés, les glacés, les ardents et les très obscurs sont mes enfants qui me questionnent sans le savoir, et auxquels je réponds sans qu’ils s’en doutent.
Je suis un voyageur à rencontrer.
Inconsciemment, les miens me cherchent. Et je les trouve.
De loin en loin, entre deux voyages, je me tiens dans ma retraite cachée. Mon ermitage, mon sûr refuge de méditation et de labeur, c’est le sein même du Temps. je suis assis au centre de mon vaste rêve, devant mon métier à tisser et, des fils même de la vie, je tisse les brillants archétypes, je prémédite les modèles harmoniques de ce qui est à venir.
C’est un tissage. C’est une musique. Qui sait écouter peut d’ailleurs l’entendre. Ce geste créateur-là est aussi une prière qui s’inscrit dans les lois du Parfait et lui rend ainsi hommage, par un dialogue de reflets.
Moi, Kébélé, je travaille au milieu de la hauteur. Je
suis le médiateur. Mes modèles se proposeront ensuite en Bas.
En un mouvement incessant, j’assemble fils d’or et d’argent.
Le tissu naît de cette épousaille continue. En même temps,
je brode et j’inscris. Je varie, par l’art secret, des soies vertes
et rouges dont les forces se repoussent. J’oppose des blancs purs à des
noirs profonds, tout comme l’on soutient par des colonnes le creux d’un
temple. Sous mes mains qui unissent, les antagonismes acceptent de se fondre
en paix, les complémentaires produisent leurs formations. C’est
le grand jeu sacrificiel de la Lumière prenant Couleur. Je brode et
les Lois se ploient, se complaisent à s’efforcer ensemble.
Sous le jeu coloré, la trame avec la chaîne se tient en harmonie,
tandis que ma navette chargée court à travers l’ouvrage.
Les détails du dessin apparaissent, grandissent, procédant l’un
de l’autre… Rien ici n’est indifférent ni gratuit.
Tout importe. Rien n’est séparé de l’ensemble. Tout
y concourt.
Et tel petit ornement inexplicable que l’on voit sur l’endroit
de cet ouvrage, privé de sens comme un œil ouvert tout seul dans
un angle, en vérité à l’envers révèle
sa nature, lance des fils, rayonne à l’entour de lui-même
et contacte secrètement tous les autres motifs.
La grande tapisserie ne montre qu’une apparence de visage extérieur.
Seul, je connais son envers mouvant, riche de toutes les solutions.
Mes mains ont motivé par-dessus tout ce qui apparaît à vos
sens.
Je sais de quels nœuds sont rassemblés, de loin en loin, sous
l’ordre d’un rythme, certains fils, toujours les mêmes. Ainsi
périodiquement, ils répètent un motif particulier, utile à l’ensemble,
une fleur de foudre, un dragon de beauté ou la cantate des lumières
prismatiques.
Je sais pour quelle raison tel fil court, solitaire et brillant dans le paysage des autres, comme un ruisseau hâtif s’en va sans fin, plein de désirs et de vœux, vers la mer. Tous, alors, se penchent sur ses rives fraîches ; mais lui, ne fait que les côtoyer, sans les connaître, et ne s’unit point à rien. Tel autre, qu’on ne remarque pas et dont il semble qu’on pourrait s’en passer, va diligent de l’un à l’autre, ne cesse jamais son œuvre de liaison. On ne le connaît guère, son aspect est neutre ; cependant, tous par lui se connaissent…
Cet autre encore, précieux, réticent, tâte d’une antenne le spirituel qui transparaît à ses sens plus subtils. Il cherche où modifier, il cherche un lieu véritable, un centre à valoriser. A-t-il enfin trouvé ? Aussitôt, l’ensemble par lui s’épanouit et rayonne !
Un fil fulgure, en lignes brisées, sans loi, anarchique ! Il
va, toujours à travers, ainsi qu’un défricheur. Met-il
de l’ordre ? Simplifie-t-il ? Crée-t-il du nouveau ?
On ne sait : il va seulement, tout à sa force, jusqu’à ce
qu’un obstacle patient le reçoive, le retienne, l’absorbe
dans sa masse… Il chemine, en dessous, occulté durant des âges,
pour resurgir un jour, apparemment inattendu mais, en réalité,
prévu dans le plan d’ensemble.
Ainsi en est-il du cheminement des esprits sur le métier transcendant
où s’élabore le chatoyant tissu des devenirs.
Moi Kébélé, j’ai tissé certain travail avec
six fils. Ces six fils m’ont longtemps tenu à cœur, si bien
que, par un jeu de mot, je pourrais tout aussi bien dire : mes six rejetons,
mes six Fils.
Je vous parlerai d’eux, afin de vous dévoiler, par le dessous de la tapisserie, ces mystérieux rapports qui nouent et dénouent, d’une vie à l’autre, certains groupes humains. Ceux-là forment, au regard sagace du ciel, des familles karmiques en apprentissage du meilleur amour.
Le chemin vers la lumière est long et sombre. Ce qui fulgure dans une existence peut aveugler pour l’existence suivante. L’erreur ici faite se retrouve empreinte là-bas. Ce qui n’a pu s’achever en une fois se continue en plusieurs. Les séparés se retrouvent. les unis sont séparés. L’obscur, peu à peu, laisse transparaître le jour. L’impatient s’apaise. Le nonchalant se hâte un peu plus à chaque pas. Les vies qui s’enchaînent forment les étapes du voyage ; et le sommeil de la mort répare les forces de l’âme pour l’étape suivante.
Oui, ils étaient six entre mes mains, six fils de différentes valeurs, de différentes torsions, six fils prédestinés qui allaient se travailler eux-mêmes en travaillant les autres.
Je vous donnerai comme un repère qui ne changera pas, la traduction de leur nom secret. Donc, dans l’archétype, au début, il y avait : Celui-qui-toujours-aime, Celui-qui-toujours-est-opaque, Celui-qui-toujours-est-un-ange, Celui-qui-toujours-abîme, et Les-Deux-qui-toujours-ne-forment-qu’un-seul.
Celui-qui-toujours-aime cherche Dieu plus directement que les autres. C’est
son unique préoccupation. Il n’a de cesse de l’avoir trouvé.
Il le trouve pour le perdre, comme on perd la mémoire. Il se souvient
de l’avoir trouvé et son tourment d’amour ne lui laisse
nul répit. Il poursuit sa divine proie. Il la traque, comme un aman
t sa bien-aimée. Il la saisit enfin, la possède… et ne
tient en ses bras qu’une absence. En toute chose, il cherche ‘son
divin’. À travers tous les êtres, il le cherche, et de toutes
les façons possibles.
Tout lui paraît divinement pénétré. Du fond de
la nuit des êtres et des choses, une flamme lui fait signe. Il s’y
précipite, oublieux des expériences passées. Et, à peine
conquiert-il l’être ou l’objet porteur de cette flamme, celle-ci
s’éteint.
Il se retrouve, une fois encore, déçu par une enveloppe vide,
une lampe sans signification.
Mais la lumière brille ailleurs et déjà l’y appelle !
Il se hâte vers cela, toujours incapable de discriminer le contenant
du contenu. Il convoite le parfum, mais il ne sait que prendre le vase et non
point respirer la myrrhe. Il n’a point de repos. L’ardent désir
de réintégration, de communion à la flamme, lui fait follement
rechercher l’image la plus belle, la plus haute vibration, l’extase
la plus aiguë.
D’où mille erreurs, mille chutes, illusoires paradis, illusoires
enfers, mille gestes passionnés et rapaces qui l’enchaînent,
qui font lourdes ses dettes.
Il a en lui le sens de Dieu. C’est un fou d’amour.
Ainsi restera-t-il à travers ses incarnations, un solitaire dans le
monde de la manifestation, malgré les apparences contraires qui lui
font nouer d’innombrables unions et n’être jamais seul. Tout
en lui, en bien comme en mal, comme cela étant de valeur toute relative,
sera plus accusé que chez les autres membres de sa famille karmique.
Toujours, il souffrira de sa secrète solitude. La multitude de ses amours
ne peuplera jamais le désert de son aspir. Tantôt possédé par
ses charnelles passions, tantôt les possédant, il ne se sentira
jamais vraiment rejoint. Une lucide muraille de cristal l’isolera toujours
de la contamination de l’éros humain. Quoi qu’il fasse,
il lui sera toujours impossible de briser cette invisible défense. Ce
qui lui conservera, au centre de l’être, une inviolable pureté,
une pureté imposée.
Il demeurera longtemps un cœur révolté ; cela jusqu’à ce
qu’il comprenne que cet Aimé mystérieux fait partie de
son mal de solitude, en est la secrète quintessence et que ce vide,
cette vacuité ressentie, cette Absence, en vérité était
la Présence Même, silencieuse, infinie, informulée, auprès
de laquelle toute présence effective devient ce qu’elle est réellement,
c’est-à-dire : une absence.
Enfin, il voit que, dans la Présence Même, il se perdait d’amour,
dès l’origine, mais sans en avoir conscience.
Tout son travail sur lui-même consistera donc à maîtriser
cette conscience, à s’éveiller de ses fausses extases.
Et ce n’est que lorsqu’il se trouvera harassé, tout combat
cessant, lorsqu’il acceptera enfin cette solitude, qu’il s’apercevra
de la véritable signification de celle-ci.
Celui-qui-toujours-aime croisera fréquemment son fil avec Celui-qui-toujours-est-un-ange.
Ils se polariseront parce que le premier cherche Dieu tandis que le second
possède, à son insu, le pouvoir de le montrer. En effet, on peut
dire de lui qu’il ‘désigne Dieu’, qu’il le fait
voir ; et, bien souvent, par le simple fait d’être là,
Dieu est alors plus proche, sans que l’être angélique s’en
aperçoive car c’est pour lui un état de nature, sans intellectualité.
Comme la rose dégage son parfum, Celui-qui-toujours-est-un-ange fait
humer le divin à travers sa personne.
Au contraire de mes cinq fils, tous bien humain, celui-ci est émané d’une vague de vie parallèle. Il est bien du plan des anges. la multiple unité de sa nature ardente, inspirée, originale, était encline à un vif intérêt, à une compassion pour les choses de la terre. À sa demande, la Loi jugea bien de le mêler aux autres fils afin que, libre esprit de lumière, il fît évoluer la matière en la pénétrant.
Passer par l’humain est, tout à la fois, pour un ange un pathétique
sacrifice et une glorieuse aventure.
Il abandonne une partie de sa grâce. Son intelligence, de permanente
contemplation, en devant se plier au temps, sera sujette aux éclipses.
Au lieu d’être dans la plénitude, il lui faudra devenir,
découvrir la croissance pénible, les lentes acquisitions fragmentaires.
Cependant, par la suite, il va servir plus activement à l’évolution
générale car il peut alors accéder à cette sphère
d’élection seulement réservée à l’Homme.
Celui-qui-toujours-est-un-ange connaissait la Loi. Il avait choisi librement,
en toute clarté, en total désir. Mais en se revêtant d’une
densité plus lourde que celle de sa première nature, un voile
s’étendit sur lui, il oublia une partie de son savoir transcendant.
La faveur qui était sienne lui parut comme un exil. Sa composition subtile
souffrit d’être intégrée à une pesante enveloppe.
Et il n’aima pas les constituants de son corps humain, alors qu’il
n’était descendu que pour celui-ci.
Toute son œuvre consistera donc, de vie en vie, à accepter d’évoluer
dans la matière, à l’affiner, à lui faire entrevoir
un possible dégagement, une transmutation, une pérennité.
Durant de longues incarnations, il ne ressentira que rancœur et révolte
contre la nature épaissie de ses différents corps, et répulsion
envers les autres corps qui lui apparaîtront plus lourds, plus denses,
plus frustres et privés de tous pouvoirs.
Mais dans cet être, que de dons et de grâce néanmoins !
Inspiré, voyant, il saura traduire les rythmes de la nature, les musicales
harmonies de l’univers. Il aura la science des plantes, les animaux l’approcheront,
surtout les oiseaux, appelés par une rémanence de son ancien état
aérien. Il se fera aimer sans le chercher. Ce sera un être de
charme, insaisissable, inoubliable, préoccupé seulement par la
nostalgie d’un bonheur incompréhensible aux hommes.
Celui-qui-toujours-est-opaque apparaît comme son complément, son
inévitable contrainte, parce qu’il représente très
exactement cette terrestre matière à travailler, à son
point le plus bas.
Tous deux seront donc constamment mis en présence, unis ou affrontés
par le destin.
Celui-qui-toujours-est-opaque est un être sans transparences qui ne
conçoit pas de se laisser pénétrer par la lumière
qui le dérange.
Solide, compact, attaché aux choses de la terre, il aime la courte vue
du corps, les plaisirs qui animent la chair. L’immédiat saisissable
est à lui. Les biens tangibles lui appartiennent, sonnent agréablement à ses
oreilles, brillent à ses yeux, sont doux sous ses doigts, délectables à sa
langue gourmande, enivrants à son flair.
Il fait son domaine des demeures fortifiées et luxueuses. Il se recouvre
d’étoffes colorées, bruissantes, brodées. Ses bijoux
sont lourds, ses armes massives et efficaces. Chasseur pour alimenter ses cuisines,
il ne tue pas cependant volontiers son ennemi en guerre car il respecte la
vie humaine.
Incapable d’entrevoir au-delà des apparences, la mort lui est
une fin désespérante et, comme il n’est pas mauvais de
cœur, il l’inflige rarement.
Il ne se pose pas de questions.
En lui, aucune ouverture vers le mystère, aucune recherche spirituelle.
C’est comme s’il manquait de l’organe nécessaire.
Sa soif et sa faim ne se passent jamais sur le plan de l’âme. Quand
il a soif, il boit ; quand il a faim, il mange. Amoureux, il fait l’amour,
apaise sa chair. Il ne connaît que des appétits aisés à satisfaire.
Il reproduit euphoriquement ses petits, heureux d’en faire beaucoup à son
image et de son odeur. Il s’entend à gouverner sa maison ou son
peuple.
Les différents aspects de Celui-qui-toujours-est-un-ange ne manqueront
pas de le fasciner, en vertu du charme des opposés.
Il ira toujours vers lui, le recherchera, voudra le retenir, le sentir, le
goûter, le tâter, le faire dormir à son côté,
le voir manger d’abondance comme lui-même ; il s’efforcera
naïvement, à la fois, de lui ressembler et de l’amener à sa
propre ressemblance. Il voudra procréer à partir de lui. Il l’aimera
vraiment et s’enivrera de sa présence.
Hélas, Celui-qui-toujours-est-un-ange se sent vampirisé par Celui-qui-toujours-est-opaque ! Mais il viendra cependant à assumer ses responsabilités car, en essence, il est le Maître, l’autre est l’élève. Ce dernier ne peut évoluer que par son intermédiaire. Il faudra que l’un consente à professer, que l’autre consente à apprendre. L’élève qui, animalement, se rapproche et désire avec sa chair ce que l’autre ne pourrait accorder que par l’âme, se trompe certes, mais, au fond, ne fait qu’obéir, avec ses gauches moyens, à un élan qui s’inscrit dans la ligne de la Loi. Il se laisse porter sans discussion vers son maître. Et c’est bien, même s’il met du temps à comprendre, même s’il est rétif, paresseux à penser, obtus et buté, c’est bien quand même, parce qu’il ne s’écarte pas.
Mais le maître, par contre, fait mal en cherchant à esquiver la tâche primitivement acceptée. Et la dette karmique, augmentée d’une vie à l’autre, pèsera plus lourd pour le maître que pour l’élève…
Les-Deux-qui-toujours-ne-forment-qu’un-seul sont comme les deux parties
d’une brillante étoile, éclatée et éteinte à l’issue
de sa chute sur terre.
Ils sont plus que frère, plus que jumeaux, plus que prédestinés,
mais étroitement identiques, de même composition ; deux
pôles d’un seul corps qui ne connaît d’existence réelle
que sous l’action d’un courant d’amour animateur, jailli
de l’union de ces deux pôles.
Cette terre est pour eux nuit et solitude. Ils s’y meuvent à tâtons,
comme des aveugles d’un genre spécial qui ne pourraient rien voir
ici-bas que leur propre reflet. La lumière qui désigne le monde
ne peut luire pour eux que lors de la reconstitution de leur mystique lampe
originelle. tant pis s’ils ne se sont pas trouvés, ils flottent
au gré des courants d’un destin qui, leur semble-t-il, ne les
concerne pas. Démunis de leur un ion, ils ne sont rien.
Chacun pris à part, ils paraissent toujours quelque peu absurdes par
rapport à ce qui les entoure et dans quoi ils se refusent à plonger
des racines.
Étrangers pleins d’étrangeté, ils ne cessent d’être
une énigme, un déconcertant fragment, que dans le moment où ils
sont ensemble. Ils s’expliquent alors en se complétant.
Tant qu’ils ne se sont pas rencontrés, ils aspirent continûment
l’un à l’autre, ils s’inventent sans se connaître.
Ils sont bien les deux parties d’une blessure qui n’est fermée
que par leur noce. Nul sur terre ne peut remplacer l’un pour l’autre.
Rien en vérité ne peut les nouer à d’autres qu’à eux-mêmes.
Aussi, au cours des renaissances, séparés par le Temps qui les fait parfois naître avec de grands écarts d’âges, séparés par les différences de lieu ou de milieu, séparés par les barrières du sexe identique ou de l’inceste, déchirés, désunis, ils apprendront peu à peu à faire fleurir, à composer, sur des plans dégagés de la matière, l’Androgyne spirituel dont ils étaient la double graine, eux deux que l’on nomme si justement : âmes sœurs…
Il reste à parler maintenant de Celui-qui-toujours-abîme. Celui-là est
leur épreuve à tous, porteur en sa substance du don de créer
la réaction nécessaire. Il doit s’en prendre à tous
et à chacun. La Loi l’utilise comme un instrument plein de rigueur
pour peser, mesurer ou comparer.
Il représente la froide obscurité, la nuit des dangers, le marécage
des sombres tentations, tout ce qui permet d’apprécier à sa
valeur de miracle le retour du soleil, terrestre ou spirituel.
En vérité, il met l’autre en valeur. Mais on ne s’aperçoit
pas tout de suite du sens exact de son rôle, parce que le dessin de son évolution
se trace surtout sous la tapisserie…
Celui-qui-toujours-abîme apporte à sa famille karmique la difficulté perfectionnante.
Tout ce qu’il touchera, il va le gauchir. Il est comme l’Étoile
Absinthe : dans le miel mystique, il refusera l’amertume du doute.
Rien qu’à la parcourir, il rendra sinueuses les voies étroites…
Il sera le permanent danger des autres, l’ennemi occulte, à cause
duquel on ne dormira pas sur ses lauriers. C’est en somme un élément
de rigueur, qui fouette et active.
Toutes ses incarnations distilleront autour d’elles la tentation, le
fanatisme, l’obscurantisme. Il possède ce particularisme à un
haut degré de puissance. Il aime déterminer. Sa volonté sans
faille lui permet de mener à fond ses desseins. Inconscient des désordres
et des drames qu’il suscite, tout à son Idée, tout à son
Plan toujours, il calcule, suppute, échafaude ; il travaille
sans répit.
Il aime la puissance la plus active : celle qui reste ignorée.
Jamais il ne se présente de front. pour attaquer, pour saisir, il contourne
et s’enroule. Il agit de loin, dessous, mais constamment, en disposant
d’une sorte de force magique dans l’action, tant est grand son
vouloir.
Tous les moyens luis sont bons. Ses paroles l’imposent. perfides, rusées,
elles cheminent.
Sa suprême illusion, est de se croire constructif, alors qu’il
ne fait que dégrader.
Il ignore dédaigneusement la souffrance d’autrui, étant
lui-même dur au mal.
Il devra prendre conscience, perdre sa puissance, s’adoucir.
Il lui faudra du temps et encore du temps, plus que tout autre mais, lourdement
charger et le tout dernier à se libérer, il aura, en vérité,
mystérieusement aidé tous les autres.
Extrait de La Chronique des Géants, Le Règne de Ta

