Merveilleuses Épreuves
Jacqueline Kelen
Si la vie est un problème, il y a des solutions… et l’humain moderne répète en robot docile qu’il « fonctionne » et qu’il « gère » !Mais si la vie est imprévisible, je peux m’attendre à tout, je dois tout craindre et tout espérer, je peux connaître l’insupportable et l’inouï.
Dans le premier cas, rien ne peut arriver ; dans le second, tout est
possible à chaque instant.
Dans le premier cas, je suis sous le régime du connu, du limité ;
par la seconde approche, je vis sous le signe du nouveau.
La solitude représente l’épreuve majeure de l’existence humaine. Autrement dit : l’épreuve grâce à laquelle un exemplaire de l’espèce humaine va se constituer sujet, grâce à laquelle un être immature va devenir majeur. Lorsque je dis « épreuve », cela signifie : rencontre, porte, invitation à se connaître, à surmonter le difficile.
Ou bien je reste devant la porte à déplorer ou ressasser, ou
bien j’entrouvre la porte, je franchis le seuil et je découvre
un espace inexploré, nouveau, en moi et autour de moi. Je me surprends
moi-même, je m’étire et m’ébroue au-delà des
lisières qui attachaient mes premiers pas d’enfant.
« Connais-toi toi-même… » disait l’inscription
delphique et dont on ne cite souvent que la première partie, « et
tu connaîtras 1’univers et les dieux », continue le
précepte de sagesse. C’est-à-dire : tu sauras, tu
expérimenteras que tout est en toi, que tu es immense, que tu héberges
l’univers, que le divin est ta véritable nature. Au nom de quoi
tu te découvriras véritablement libre — et non pas supérieur
ou inférieur aux autres. Libre, donc passant discret.
Saint Antoine, qui fut le premier à vivre en solitaire dans le désert d’Égypte, écrivait dans le même sens : « Celui qui se connaît vraiment n’aura aucun doute sur son essence immortelle. »
C’est ainsi que la voie thérapeutique et la voie initiatique
m’apparaissent radicalement différentes et inconciliables.
Soit je refuse l’épreuve — et j’avance toutes les
excuses et les justifications pour m’y soustraire -, je veux m’en
prémunir ou m’en guérir ; soit j’accepte et
j’affronte l’inconnu, sous son aspect terrible ou merveilleux,
et l’épreuve qui me fait tout à la fois perdre et acquérir
me transforme.
Si je vais du côté de la thérapie, de la cure psychanalytique,
c’est pour ne plus souffrir, pour « aller bien » ou « aller
mieux ».
Si je m’engage sur la voie initiatique, je ne cherche pas d’abord à rester
indemne, en parfaite santé, c’est l’éveil de la conscience
et l’expérience personnelle qui s’y attache qui se révèlent
inestimables.
Si difficile soit-elle, une épreuve n’est pas une maladie. Il
n’existe donc pas de moyens extérieurs d’en venir à bout.
Il est du reste caractéristique qu’on n’ait rien trouvé de
mieux jusqu’ici que d’abrutir la personne éprouvée
par des tranquillisants chimiques, moderne massue pour anéantir la conscience
humaine.
La souffrance est un état humain, un état intérieur, un état
de l’âme (si tant est que ce terme ait encore quelque valeur dans
un monde chimique, neurologique et technologique) et la réduire à une
maladie revient encore une fois à court-circuiter l’épreuve,
c’est-à-dire les chances de découverte, d’exploration
et de questionnement.
Abordée de façon initiatique (initier veut dire « commencer » :
c’est un départ, un voyage qui ne finit pas), une difficulté est
susceptible de provoquer un éveil, une prise de conscience et un changement
important ou radical dans son existence.
L’épreuve n’a pas pour sens la souffrance (ça, c’est
le dolorisme, le masochisme sur quoi s’établit le pouvoir des
religions et avec quoi jouent toutes les manipulations mentales), mais elle
fait toucher en soi à des dimensions insoupçonnées, elle
permet d’acquérir ou de développer des qualités
et des vertus telles que le courage, la patience, la force, l’endurance,
la bienveillance et l’humilité…
L’épreuve que peuvent représenter la perte d’un travail,
un divorce, un accident de santé, des soucis financiers, etc. a
pour sens aussi de faire disparaître nos chères certitudes, nos
habitudes — tout ce qui constitue un faux moi, le restreint et l’asservit ;
de faire tomber les masques derrière lesquels nous nous abritions et
les images de marque auxquelles nous nous raccrochions.
Toute épreuve décape et dépouille : elle permet
de dégager les couches qui obscurcissent notre véritable Moi.
La métaphore qui surgit vient des icônes et des tableaux des Primitifs
italiens et flamands : le fond est d’or. Et sur ce fond d’or
apparaissent des personnages, des arbres, des oiseaux, du sang aussi, des décapitations,
des croix.
Le fond de l’être est d’or.
Voilà où mène l’épreuve, ce que révèle
la solitude.
Le fond de l’être est joie, légèreté, fraîcheur,
mais il fallait désencombrer la source, quitter les oripeaux, abandonner
le « vieil homme », ses souffrances et ses certitudes.
Le fond de l’être est d’or. Infiniment délicat, indestructible
et radieux.
Et je peux y avoir accès, je peux renouer avec ce moi intemporel, originel, « primitif »,
grâce au silence et à la méditation, grâce aux amitiés
et aux rencontres amoureuses, par les émotions qui naissent devant la
beauté des choses, et aussi par toutes les épreuves et les douleurs
qu’offre l’humaine existence.
« Mon poids, c’est mon amour, », notait saint Augustin.
Ma joie c’est ma solitude.
L'Esprit de Solitude - La Renaissance du livre

