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Paroles de Sagesses - Titre
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Sel et Poivre

Abel Millot

J’ose le dire : je suis sur la photo !
Je ne l’avais pas cherché. D’ailleurs, je n’aurais imaginé ce qui allait se passer !

Je me promenais dans les environs du village, et, débouchant au sommet d’une petite colline, je la vis : c’était une maison bien jolie qui attira tout de suite mon regard.

Je m’apprêtais à prendre le chemin qui y conduisait lorsque, surgie de nulle part, une vieille paysanne me tendit deux petits pots. Tout en les prenant machinalement, mon regard étonné l’interrogea ; elle me jeta littéralement : « Sel et poivre ! » sans autre explication, puis disparût !

Un peu éberlué, et tout à ma perplexité, je fis le chemin qui conduisait à la maison.
Sur la porte, un panneau balançait avec le vent : « Au-delà de la patience, il y a le ciel. »
Mes deux pots à la main, je m’apprêtais à faire le tour, par curiosité, en même temps que par intrigue, lorsqu’un flash illumina le ciel.
Je levais instantanément la tête : un appareil photo était suspendu au faîte du toit.

Dans ces moments-là, remplis d’incongruités, la raison ne manque pas de parcourir à mille à l’heure toutes les explications possibles, et je me mis à chercher ce qui avait bien pu déclencher cet appareil. « Il doit y avoir une cellule quelque part ! ». J’observais l’appareil photo mais il était parfaitement commun. Je regardais autour de moi… Peut-être avais-je coupé une ligne invisible ?

Dans le même temps, je me mis à réfléchir à l’ensemble des éléments farfelus ou intrigants survenus depuis le haut de la colline. Une certitude me disait qu’il y avait un lien dans tout cela ; ce qui peut paraître évident, je le concède, a posteriori, mais sur le moment, il me fallut un temps de réflexion, comme pour réaliser et conscientiser les choses. Je n’avais guère avancé dans ma réflexion lorsqu’une sirène de police retentit en haut de la colline.

En moins de temps qu’il n’en faut pour réagir, la voiture était là, s’arrêtant dans un grand coup de frein précipité. Comme dans les films américains, deux policiers en jaillirent. Je ne pus m’empêcher de penser à Starsky et Hutch ; le mental a parfois de drôles de réactions !
Ils fondirent sur moi : « Ne bougez pas ! »
Pour le coup, je trouvais cette injonction stupide. De fait, je n’avais pas bougé d’un centimètre depuis que j’avais entendu la sirène et, de toute évidence, mon état de pétrification avancée ne laissait pas présager d’un mouvement quelconque à venir !

« Vous êtes sur la photo ! » éructa avec colère celui qui paraissait le chef.
« Euh… oui… je crois… »
« Vous êtes sur la photo, je vous dis ! » répéta-t-il avec véhémence. « Ce n’est pas une question ! »
L’autorité agressive ne m’a jamais rassuré, je dois l’avouer, mais là, tout était tellement sans aucun sens qu’aucune autre réaction que l’hébétement ne m’habitait. Je les regardais donc bêtement, sans aucune peur !
« Vous avez le sel et le poivre ? » demanda le chef,
« euh… ».
Ils m’arrachèrent des mains les deux petits pots.
« C’est bon pour cette fois, mais ne vous avisez pas de recommencer ! » ajouta-t-il d’un ton plus que menaçant.
Puis ils sautèrent dans la voiture aussi vite qu’ils en avaient jailli et démarrèrent aussi précipitamment qu’ils avaient freiné. Je restais planté là, comme un gafouillo sur le porche de la maison.

Les gafouillos sont des personnages confectionnés de paille, de bâtons, de chiffons ou autres moyens du bord, et habillés un peu comme des épouvantails sympathiques. Chaque année, en juillet, ils apparaissent sur le devant des maisons d’un petit village alpin, au fond d’une vallée perdue. Chaque maison a le sien. une fête est organisée en leur nom : la fête des gafouillos.

Nous n’étions pas en juillet, et pour tout dire, je n’étais pas à la fête, mais je restais là, aussi figé et arrêté qu’un gafouillo, mon cerveau aussi brillant et éveillé que celui qu’ils n’ont pas ! C’est vous dire combien mon état avancé de pétrification avait tourné à l’arrêt complet de toute faculté humaine.
Une lueur d’intelligence finit quand même par briller après quelque temps : « Ils sont partis. » En vérité, il y avait bien trois minutes qu’ils n’étaient plus là !

Je ne sus comment cela arriva, mais je me retrouvais à marcher sur le chemin de la colline. J’étais surpris d’être là, comme si je me réveillais sans savoir où j’étais. Je dus faire un effort de mémoire chronologique pour intégrer tout ce qui s’était passé depuis ma rencontre avec cette vieille paysanne.
C’est là qu’elle surgit à nouveau devant mes yeux éberlués. Sans dire un mot, elle me tendit la main, comme pour quémander quelque chose. Devant mon absence de réaction, elle dit : « Sel et poivre ! »
Mon geste de désolation impuissante dut lui faire comprendre que je ne les avais plus.
« C’est toujours pareil : la maison est jolie mais les rats y courent vite ! » conclut-elle avant de disparaître pour la dernière fois.

Les années ont passé. Comme vous, je n’ai pas manqué de chercher un sens et une explication à toute cette intrigue. Je me suis même demandé si je n’avais pas rêvé toute cette histoire.
C’est hier que c’est arrivé !
Le facteur m’a apporté un paquet. À l’intérieur, il y avait les deux petits pots de sel et de poivre.
Une lettre était jointe :

« Ce sont le sel et le poivre de la Vie.
La Vie les utilise parfois ensemble, parfois l’un après l’autre.
Certains mets peuvent paraître salés, voire trop salés… et d’autres bien poivrés !
Mais avec le temps, le goût finit toujours par se révéler et le plat de la Vie vous apparaît dans toute sa saveur et sa perfection.
Ne laissez jamais quelque fausse autorité intérieure, faite de jugements et d’exigences, vous dérober le pouvoir d’apprécier Ce que la Vie vous donne à déguster, qu’elles qu’en soient les saveurs. Cette autorité vous pétrifiera toujours, quand la Vie n’a de cesse de vous pétrir pour faire de vous le levain du nouvel Homme !
Je vous le dis : le plat est PARFAIT.

PS : N’oubliez pas, vous êtes sur la photo ! Chaque pas que vous faites est enregistré et compté. L’addition vous sera présentée : vous récolterez ce que vous avez semé. »

Aucune signature ! aucune indication !
Seule, une conclusion :
« Ne laissez pas les rats des goûts envahir votre vie : osez prendre le temps de cheminer au-delà des apparences ! »

Accroché à la lettre, un petit panneau se balançait au rythme de mes mouvements :
« Au-delà de la patience, il y a le ciel. »

Texte écrit dans le cadre d'un atelier d'écriture à partie de 5 inductions diverses (mots ou phrases sans aucun lien)




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