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Paroles de Sagesses - Titre
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Une vie si intense

Bernard Montaud

Roger avait commencé par nous raconter l’histoire de ce détenu insupportable, qui était haï de tous, des gardiens comme des autres condamnés. C’était vraiment un mauvais esprit, semant le trouble et la discorde partout et créant de nombreux conflits entre les uns et les autres. Mis à part avec Roger, qui lui prêtait encore une oreille attentive, il finit par ne plus parler à personne. Et ses journées commencèrent à devenir très difficiles à vivre.

« Vous savez, commenta alors Roger, même avec un être de la pire espèce, quand on le regarde vraiment dans les yeux, on aperçoit toujours un homme apeuré et une grande souffrance cachée tout en profondeur. Même chez le plus abominable des assassins, j’ai rencontré l’homme et sa douleur ! Il faut s’en souvenir : personne n’est assez sombre pour mériter le mépris.

Bientôt il fut le souffre-douleur de tout le couloir de la mort. Tant chacun avait des comptes à régler avec lui. Il en fit tant et tant qu’il réussit à ce que tous les gardiens et tous les prisonniers en viennent à souhaiter son exécution.
Oui, mais voilà, ajouta Roger avec un petit sourire, il se trouve que son procès fut révisé. Chose exceptionnelle au Texas pour un condamné à mort ! Et il fut innocenté et libéré, à la stupéfaction de tous. Mais quelques mois plus tard, nous avons appris qu’il venait de se tuer dans un accident de voiture.
Je crois que cette histoire souligne combien il faut faire attention à la puissance des mots, faire toujours très attention à ce que l’on pense ou à ce que l’on dit. Tout le monde souhaitait tellement sa mort que leurs mots avaient peut-être fini par la produire ?

Depuis j’essaie de faire très attention à tout ce que je dis, même à l’adresse des gardiens les plus durs. J’ai tellement peur de blesser quelqu’un ! Alors j’écoute mon cœur. Comme disait ma grand-mère, il sait toujours pourquoi on n’est pas bien ! Et parfois il m’arrive de mal dormir parce que je n’ai pas bien parlé à un gardien. Mais dès que je le peux, je m’en excuse pour m’apaiser en profondeur. C’est incroyable, vous savez, comme la vie est intense, ici ! »

Sans doute faisions-nous, mon ami Pierre et moi-même, des mines attendries quelque peu admiratives de tels propos dans un tel lieu. Et c’est alors qu’il se passa un instant de toute beauté, si difficile à vous confier. Roger se recula sur sa chaise, juste pour prendre son élan dans une certaine sincérité, juste pour souligner la gravité de ce qu’il allait dire. Il remit le téléphone devant sa bouche et, en pesant chaque mot, il nous dit les yeux dans les yeux, si profondément… :
« Vous savez, pour rien au monde je ne voudrais changer de vie ! »

Il faut l’entendre, une chose pareille dans de telles circonstances extrêmes de l’existence ! Il faut l’entendre l’exploit d’amour que cela constitue !
Il répéta : « Pour rien au monde, je n’échangerais mes vingt-deux ans dans le couloir de la mort ! »

« Ici je mène une existence si intense, m’écrivait-il récemment, que parfois je me demande si dehors elle serait aussi forte. Ma vie est vraiment pleine d’aventures quotidiennes avec la moindre rencontre, avec le moindre instant difficile à traverser. Parfois je mets un genou à terre. Parfois je perds et je me perds moi-même. Parfois je succombe à la tentation du pire de moi-même. Il faut apprendre à perdre. Il faut apprendre à tomber aussi. Cela fait partie du grand jeu !
Je vous le dis, mes amis, ma vie est si intense ici ! Je suis sûr que je n’aurais pas pu apprendre ailleurs ce que j’ai appris ici et que je n’échangerais donc mes expériences pour rien d’autre. »

Ce fut Pierre qui le premier rompit le silence qui avait suivi : « Tu mesures bien ce que tu viens de nous dire ? C’est quand même assez incroyable ! »

Comme les prises de notes sont interdite, je ne peux vous restituer les mots exacts qui suivirent, seulement l’esprit de son explication : « Je ne sais pas ce que Dieu veut de ma vie ! Peut-être veut-il que je trouve mon bonheur ici. Et qu’ainsi mon existence prouve à quel point on peut être heureux partout. Ce n’est pas uniquement ma libération au-dehors qui est importante, mais aussi ma libération au dedans. Il me faut être prêt à tout – à la libération comme à la détention perpétuelle – et alors je suis déjà libre dans mon cœur. »

Comment pouvions-nous douter du choix précis de ses mots et de leur sincérité absolue, alors qu’il venait juste de nous expliquer l’importance des mots et des pensées sur la vie et la mort d’autrui ? Depuis lors, je sais qu’il doit exister un petit rebord de vie où les rendez-vous n’ont lieu qu’avec soi-même, quelles que soient les injustices que nous pouvons subir ! Depuis lors, je sais qu’il existe une partie de soi-même invincible aux assauts des conditions extérieures, moi qui si souvent chavire au moindre tracas ! Depuis lors, je sais qu’il existe un grand « OUI » à tous les évènements possibles de la vie !

Il y a certaines phrases qui claquent comme l’éclair et ouvrent sur des silences vertigineux : « Il vaut mieux être en prison avec Dieu, que libre sans Lui ! »
Mais être libre avec Lui, cela ne doit pas être mal non plus !

Extrait du site pour le comité de soutien à Roger McGowen : www.rogermcgowen.fr

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